Tu t’assois enfin. Tu as décidé de ne rien faire pendant un moment. Et puis ton regard tombe sur quelque chose à ranger. Tu penses au message auquel tu n’as pas répondu, au linge qui attend ou à ce que tu pourrais déjà préparer pour demain.
Une petite voix se réveille. "Je pourrais quand même faire quelque chose d’utile."
Alors tu te relèves. Ou tu restes assis·e, mais ta tête, elle, continue à faire la liste de tout ce que tu n’es pas en train de faire.
Et si ce n’était pas le fait de ne rien faire qui était si difficile ?
Et si c’était plutôt ce que tu crois que cela dit de toi ?
La culpabilité de ne rien faire ne tombe pas du ciel
Quand tu culpabilises parce que tu t’arrêtes, il y a souvent une règle derrière.
Je devrais faire quelque chose. Je n’en ai pas encore assez fait. Je perds mon temps. Je dois être utile. Les autres en font plus que moi. Je me reposerai quand j’aurai terminé.
Seulement voilà, ce n’est jamais vraiment terminé. Il reste toujours un message, une tâche, quelqu’un à aider ou un truc à améliorer.
Alors le repos attend.
Peut-être que tu as appris que les personnes courageuses sont toujours occupées. Que ne rien faire, c’est être paresseux. Que tu as le droit de te poser seulement lorsque tu as bien avancé.
À force, être utile ne devient plus seulement quelque chose que tu aimes. C’est aussi ce qui te permet de te sentir valable.
Forcément, quand tu t’arrêtes, ça gratte un peu.
Moi aussi, j’ai appris à ne jamais m’arrêter
Je connais très bien ce mécanisme. Pourtant, enfant, je pouvais passer des heures à lire, à rêver ou simplement à me poser. Je savais ne rien faire.
J’ai grandi avec l’image d’un père qui ne s’arrêtait jamais. Il ne me reprochait pas de me poser, mais je voyais bien que, pour lui, il y avait toujours quelque chose à faire.
Plus tard, avec mon premier mari, c’est devenu beaucoup plus présent. Il supportait mal que je ne fasse rien. On était toujours en mouvement. Je pouvais m’arrêter s’il s’arrêtait lui-même, ce qui arrivait très rarement.
Peu à peu, j’ai appris que je n’avais pas vraiment le droit de me poser pendant que quelqu’un d’autre s’activait.
En 2001, lorsque je suis allée pour la première fois au Sénégal, j’ai découvert un tout autre rythme et pour la première fois de ma vie d’adulte, je me suis autorisée à ne rien faire.
Avec le recul, je vois quand même une nuance. Je ne choisissais pas encore vraiment de m’arrêter alors que d’autres choses m’attendaient. J’y arrivais parce qu’il n’y avait rien d’autre à faire.
Aujourd’hui, je sais beaucoup mieux m’arrêter. Mais ne rien faire sans objectif, sans chercher à récupérer, à apprendre ou à rendre ce moment utile, ça reste encore un apprentissage.
Ton histoire est certainement différente de la mienne. L’idée n’est pas de chercher un coupable. Tu peux simplement te demander quand le fait de t’arrêter est devenu inconfortable pour toi.
Est-ce que même ton repos doit être utile ?
Nous nous reposons souvent pour récupérer, retrouver de l’énergie et pouvoir repartir ensuite.
Le repos a donc encore un but. Il prépare déjà la suite.
J’ai entendu le neuroscientifique et psychologue Albert Moukheiber parler de notre difficulté à accepter les moments d’improductivité, le repos, l’ennui ou l’oisiveté. Ça m’a amenée à me poser une question.
Est-ce que je m’autorise vraiment à ne rien faire si ce moment ne m’apporte rien de visible ?
Il n’y a évidemment rien de mal à se reposer pour récupérer. Le corps en a besoin. Mais si chaque pause doit servir à être plus efficace après, elle reste encore une chose à rentabiliser.
De l’extérieur, la différence ne se voit pas forcément. Tu peux être allongé·e sur le canapé tout en organisant ta semaine dans ta tête. Tu peux aussi marcher, lire ou regarder le ciel sans chercher à avancer, à apprendre ou à atteindre un résultat.
Ne rien faire ne veut donc pas forcément dire rester immobile. C’est peut-être simplement vivre un moment sans lui demander de servir à quelque chose.
Et là, ça peut devenir sacrément inconfortable.
Parce que si tu ne produis rien, si tu n’aides personne et si tu ne prépares même pas la suite, est-ce que tu te sens encore valable ?
Ce que ta culpabilité essaie de te dire
Nous prenons facilement la culpabilité pour la preuve que nous avons fait quelque chose de mal. Mais parfois, elle indique simplement que nous sommes en train de désobéir à une ancienne règle.
La prochaine fois qu’elle apparaît au moment où tu t’arrêtes, écoute la phrase qui vient avec elle. Pas pour la croire, juste pour la voir.
Qu’est-ce que je crois que ce moment dit de moi ? Qu’est-ce qui me dérange tellement dans le fait de rester là ? Qui aurait le droit de se reposer à ma place ? À partir de quand est-ce que j’estimerais en avoir fait assez ?
Il y a bien sûr des moments où la culpabilité attire ton attention sur quelque chose de concret. Tu as oublié un engagement, ton choix a eu des conséquences ou tu aimerais agir autrement. Dans ce cas, tu peux reconnaître ce qui s’est passé et ajuster ce qui peut l’être, sans te taper dessus.
J’en parle davantage dans mon article Culpabilité : quand faire de son mieux ne suffit jamais.
Ici, c’est différent. Tu n’as rien fait de mal. Tu t’es simplement arrêté·e.
Comment arrêter de culpabiliser quand tu ne fais rien ?
Tu pourrais être tenté·e de te dire que tu ne devrais plus culpabiliser et que tu devrais enfin réussir à te reposer.
Et hop, une nouvelle exigence !
Si tu as passé des années à rester en mouvement, la culpabilité ne va pas forcément disparaître parce que tu as compris d’où elle venait. Cette réaction a sa logique. Elle essaie encore de te faire respecter ce que tu as appris.
Tu n’as pas besoin de passer d’un seul coup du mouvement à l’arrêt complet. Entre continuer à courir et ne plus rien faire, il y a déjà la possibilité de ralentir. Ralentir suffisamment pour entendre ce que ta tête raconte, sentir l’envie de repartir et voir ce qui te pousse à continuer.
C’est ce mouvement que j’explore plus en profondeur sur la page Ralentir.
Tu peux ensuite choisir de t’arrêter un court moment. Sans chercher à te détendre. Sans vouloir réussir l’exercice. Tu observes simplement ce qui se passe.
Écoute ce que ta tête te raconte. Sens l’envie de te relever. Remarque la culpabilité si elle arrive et demande-lui quelle règle elle veut te faire respecter.
Ensuite, tu choisis. Tu peux te lever ou rester encore un peu.
L’important n’est pas de rester assis·e à tout prix. Ce serait encore une lutte. L’important est de voir ce qui te pousse à bouger pour retrouver peu à peu le choix.
Tu n’as pas à mériter le droit de t’arrêter
Tu ne vaux pas plus les jours où tu as coché quinze cases. Tu ne vaux pas moins les jours où tu n’as rien produit de visible.
Faire, créer, aider et contribuer peuvent te mettre profondément en joie. Le problème n’est pas là. Il apparaît lorsque tu ne t’autorises plus à exister en dehors de ce que tu fais pour les autres ou de ce que tu accomplis.
Tu as le droit de t’arrêter avant que tout soit terminé. Tu as même le droit de ne rien faire sans transformer ce moment en technique de récupération, en exercice de présence ou en nouvelle chose à réussir.
Oui, je sais... c’est plus facile à écrire qu’à vivre. Je suis encore en apprentissage moi aussi.
La prochaine fois que la culpabilité arrive, tu peux simplement lui demander ce qu’elle croit encore devoir protéger.
Tu verras peut-être qu’elle ne parle pas du tout de ce que tu es en train de faire. Elle parle de ce que tu as appris à croire sur ta valeur.
Dis-moi, comment tout cela résonne pour toi ?
Est-ce que tu arrives à ne rien faire sans culpabiliser, ou est-ce qu’une petite voix te pousse aussitôt à repartir ?
Raconte-moi en commentaire ce qui se passe chez toi lorsque tu essaies de t’arrêter. Je suis curieuse de te lire.